Ambition brute : Patrick Michel se livre dans notre interview exclusive de la semaine

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Par LocMontpellier

Dialogue avec Patrick Michel, le responsable du musée des arts bruts, singuliers et autres, une institution unique à Montpellier.

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Être reconnu dans son propre pays peut parfois s’avérer compliqué. Situé au sein du quartier des Beaux-Arts, le musée des arts brut, singulier et autres reste un trésor encore largement ignoré à Montpellier. Pourtant, avec une collection de 2 500 œuvres, représentant la deuxième plus grande collection en France consacrée à l’art brut, dont 800 sont exposées, l’ancien atelier-musée de l’artiste-zingueur Fernand Michel a de quoi séduire. En se trouvant à la croisée des chemins entre l’art académique classique et moderne, soit entre le mépris et le snobisme, la créativité des artistes qui ne se conforment à aucune norme classique parvient à toucher tous les visiteurs qui franchissent le seuil de ce musée qui jouit d’une renommée internationale, sous la responsabilité de Patrick Michel. Il s’engage à maintenir l’établissement à un niveau d’excellence.

Avant de vous intéresser au musée, il est difficile de ne pas mentionner votre père, Fernand Michel. Quels souvenirs d’enfance conservez-vous de lui en tant qu’artiste ?

Mon père était exceptionnel, surtout à une époque où beaucoup ne possédaient rien. Nous avons vécu des moments joyeux. Avec mon frère Denys, nous le suivions dans ses expositions à travers la France et au-delà, ce qui n’était jamais une contrainte. Pendant quinze ans, il avait une exposition annuelle chez Chave à Vence, une grande galerie internationale qui a fini par présenter des artistes atypiques. Ces événements ont permis des rencontres inoubliables avec des individus d’une grande simplicité. Il exposait également chaque année à Cologne, et même à New York, et nous l’accompagnions à chaque fois. Il a laissé une empreinte indélébile dans nos mémoires. Lorsqu’il est tombé gravement malade, je passais mes soirées à l’atelier à travailler avec lui sur des zincs, mais en apportant ma touche moderne. Un jour, il m’a annoncé que j’allais exposer avec lui en Allemagne, en précisant que le style n’était pas du tout le même, et j’ai réussi à vendre autant de pièces que lui, ce qui l’a ravi. Aujourd’hui, j’aimerais renouveler cette expérience.

C’était un art différent, que personne n’avait fait. Cela n’existait pas des œuvres en zinc. On a donc voulu conserver ce patrimoine.

Patrick Michel
Directeur du musée des arts bruts, singuliers et autres

On connaît peu votre travail avec le zinc. Avez-vous envisagé une carrière artistique ?

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Non, mon parcours est celui de graphiste. Après avoir obtenu mon brevet, ma mère souhaitait que j’intègre les Beaux-Arts alors que Camille Descossy en était le directeur. Comme ils n’acceptaient personne avant 18 ans, j’ai suivi un apprentissage pour devenir serrurier. Ensuite, j’ai fréquenté les Beaux-Arts, mais je n’y ai pas trouvé cette étincelle. J’ai donc poursuivi mes études à Mulhouse pour obtenir un diplôme national en publicité, une formation assez exigeante. Par la suite, j’ai commencé ma carrière à Paris en tant que freelance, puis dans de grandes agences de publicité où j’ai eu l’opportunité de travailler avec des figures emblématiques de la mode. J’avais réussi à me faire une place à Paris, mais j’ai ressenti le besoin de revenir à Montpellier. J’y ai monté ma propre agence de publicité. Bien que j’avais un côté artistique, il était difficile d’en vivre, j’ai donc dû me tourner vers l’aspect commercial, ce qui était plus accessible. Grâce à ces deux casquettes, l’entreprise a prospéré rapidement, surtout à l’époque où La Grande-Motte commençait à se développer et où je collaborais beaucoup avec des promoteurs. Plusieurs agences parisiennes ont voulu me racheter, mais j’ai toujours préféré rester simple, en tant que canard noir de la publicité.

Après le décès de votre père en 1999, vous avez décidé de créer une collection autour de son œuvre et de l’art brut. Qu’est-ce qui vous a motivé dans cette démarche ?

À la suite du décès de notre père, mon frère et moi avons dû réfléchir à l’avenir de son héritage. Il faut savoir qu’il était bien connu dans les milieux de l’art insolite, ce qui attirait des visiteurs du monde entier vers son atelier, que nous appelions d’ailleurs l’atelier-musée. Pendant deux ans, nous avons hésité sur la marche à suivre, alors que les gens trouvaient l’atelier fermé. L’art qu’il pratiquait était totalement unique, et il n’existait pas d’autres œuvres similaires en zinc. Nous avons donc ressenti le besoin de préserver cet héritage. Bien que mon père ait eu une certaine notoriété, créer un musée sous son nom seul ne serait pas viable, sauf si l’on était Picasso. Ainsi, comme il a été associé à l’art brut, alors qu’il s’agit plutôt d’art singulier, nous avons décidé de rassembler une collection. Ce travail a pris douze ans. J’ai parcouru le monde pour rencontrer les héritiers d’artistes afin qu’ils nous confient des œuvres qui, à l’époque, n’avaient pas de valeur. Des amis et des mécènes ont également contribué à l’achat d’œuvres. Bien que cette collection prenne de la valeur, je n’en fais pas une priorité. Je ne souhaite pas aborder la question financière, car ces artistes n’ont souvent pas eu de contact avec l’argent. De plus, cette collection n’est pas mienne, elle appartient à l’association ADABS (Association pour le Développement de l’Art Brut et Singulier). Aujourd’hui, des personnes commencent à s’intéresser à acheter des œuvres de mon père, et il y a des découvertes dans les ventes aux enchères. Cependant, ceux qui possèdent des œuvres de lui préfèrent les garder, car pour eux, c’est davantage l’achat d’une personnalité que d’une pièce d’art, ils vivent avec.

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La première année, toutes les grosses institutions mondiales sont venues voir ce qu’avait fait ce petit mec dans son coin. On ne se rend pas compte de ce que le musée apporte à Montpellier.

Patrick Michel
Directeur du musée des arts bruts, singuliers et autres

Le musée a-t-il connu un succès immédiat dès son ouverture ?

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Lors de l’inauguration, nous avons accueilli 400 personnes venues de divers horizons. Les retombées médiatiques ont été mondiales, et la notoriété a rapidement grimpé. Même les experts en art brut étaient étonnés, se demandant comment nous avions réussi, et nous avons partagé nos expériences. L’art brut se distingue comme une forme d’art à part entière, avec de nombreux musées dédiés à travers le globe. Notre musée bénéficie d’une portée internationale. En fait, nous recevons plus de publications de l’étranger que dans la presse française, et 50 % de nos visiteurs viennent de l’international, 40 % de France et 10 % de la région. Dès l’inauguration, l’engouement a été immédiat. La première année, des institutions prestigieuses sont venues découvrir ce que ce petit musée avait accompli dans son coin. Nous ne réalisons pas toujours l’impact que le musée a sur Montpellier. Nous faisons partie des quatre institutions culturelles significatives de la ville. Le musée est crucial pour Montpellier, car il abrite la deuxième collection d’art brut en France avec 2 500 œuvres. Ce que nous avons réalisé est monumental.

Patrick Michel dégage une grande affection pour les artistes de l’art brut. (©Mario Sinistaj)

La collection que vous présentez s’inscrit-elle dans la lignée de celle de Dubuffet ?

Jean Dubuffet, qui était marchand de vin, est souvent considéré comme le fondateur de l’art brut car c’est lui qui a su le mettre en lumière. Trouver aujourd’hui une personne qui représente cette mouvance telle que définie par lui est devenu rare. Les artistes d’art brut proviennent souvent d’hôpitaux psychiatriques, notamment pendant les deux guerres mondiales, et étaient totalement autodidactes. Environ 80 % de ces artistes n’ont jamais eu conscience de leur propre création. Au niveau mondial, il y a environ 130 artistes d’art brut reconnus, dont 70 % sont exposés à Montpellier. Il existe également l’art singulier et l’art outsider, qui concernent de nouvelles générations d’artistes autodidactes. Dubuffet avait constitué une collection de 3 000 œuvres et, dans les années 50, il s’est tourné vers Georges Pompidou pour établir un grand musée d’art brut à Paris, mais celui-ci n’y voyait pas d’intérêt. Sa collection a donc été transférée aux États-Unis, tandis que des membres de son association ont créé une autre collection appelée L’Aracine, qui a été donnée au musée de Lille, le premier musée moderne et contemporain à intégrer l’art brut. Entre-temps, la collection originale de Dubuffet a été transférée à Lausanne. En anecdote, il y a un an, le centre Pompidou a présenté sa première exposition dédiée à l’art brut.

Comment percevez-vous la relation entre ces arts et l’art contemporain ?

Ces arts évoluent en dehors des circuits habituels, contrairement à l’art contemporain qui est souvent commercialisé et subventionné. Il y a une authenticité qui émane des artistes d’art brut, car ils n’ont jamais été intégrés dans ces réseaux. Malheureusement, certains conservateurs ont encore une vision traditionnelle de l’art et continuent à les écarter. Même dans les écoles d’art, le sujet est parfois absent, bien que les étudiants y soient inévitablement exposés. Aujourd’hui, qu’est-ce qui fonctionne dans le monde de l’art ? À 80 %, c’est principalement du street-art, mais seulement 20 % de ce qui est visible est véritablement original. Une des raisons réside dans le comportement de certains galeristes. On les appelait autrefois des marchands d’art, qui soutenaient réellement les artistes. Aujourd’hui, cette dynamique a changé et est devenue purement mercantile, accessible à tous. Qui maintient l’art vivant ? Ce sont les collectionneurs passionnés, et non les musées, qui sont souvent perçus comme des cimetières où l’on accroche des œuvres que l’on vient uniquement contempler.

On ressent chez vous une profonde affection pour ces artistes de l’art brut.

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C’est essentiel. Ce sont des individus souvent fragiles, avec des parcours de vie très complexes.

Est-ce pour leur redonner une place que vous avez mis en place ce musée ?

Avec la popularité croissante de l’art brut, y a-t-il une sensibilisation accrue dans les hôpitaux psychiatriques ?

Sur notre livre d’or, nous avons des commentaires extraordinaires et bouleversants de nos visiteurs, qu’ils connaissent l’art ou pas. C’est donc qu’on leur amène un art facile, sincère et émotif que l’on peut apprécier sans connaissance.

Patrick Michel
Directeur du musée des arts bruts, singuliers et autres

Quel est l’état actuel du musée ?

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Étant une institution privée, le musée dépend du mécénat et des droits d’entrée pour fonctionner. Nous avons commencé avec 3 000 visiteurs par an, et aujourd’hui, nous en accueillons 10 000, ce qui est un bon chiffre. Même le musée de Lausanne, qui possède la plus grande collection au monde et est en place depuis 50 ans, reçoit 45 000 visiteurs annuellement. Nous ne sommes pas des établissements avec une forte affluence. C’est difficile, mais notre passion nous motive. Je continue de chercher des financements partout. Si nous atteignons 15 000 visiteurs par an, nous pourrons tout financer. Nous avons créé une association pour nous aider à attirer des mécènes, organiser des expositions temporaires et publier des ouvrages sur les artistes. Bien que le mécénat nous aide à acquérir des œuvres, cela devient un défi. Cette année, nous avons réussi à acheter une œuvre, alors que les années précédentes, nous en acquérions plutôt trois. C’est pourquoi nous cherchons à élargir notre réseau de mécènes.

Quels projets envisagez-vous pour le musée ?

L’actualité du musée

Jusqu’à fin décembre, l’exposition temporaire met en avant l’artiste montpelliérain Sylvain Corentin, une figure contemporaine de l’art outsider, avec ses incroyables cabanes poétiques réalisées en bois, coquillages et autres objets de récupération, où l’imaginaire se déploie.

Les Éditions ADABS publient à la fin de l’année un nouvel ouvrage intitulé « Fernand Michel, Poétique du Zinc » par Frédéric Allamel (176 pages, 48€, disponible sur le site du musée ou à l’achat sur place). Ce livre propose une belle rétrospective de ses œuvres et un voyage dans l’univers enchanteur du zinc.

Musée arts brut et singulier, 1 rue Beau-Séjour, Montpellier. Ouvert du mercredi au dimanche de 10h à 13h et de 14h à 18h (fermé les jours fériés). Tarifs : 8€ (plein), 6€ (réduit), groupes sur réservation. Renseignements au 04 67 79 62 22 et sur musee-artbrut-montpellier.com.

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